02/08/2025
The Contemplator - Knokke, West Flanders, Belgium.
Il s’est planté là un matin blafard, un matin d’hiver où la mer gueulait bas, dans sa barbe d’écume.
Une silhouette droite, maigre, taillée dans un bronze qui grelottait d’ennui. On disait que c’était une œuvre. Une commande. Une de plus. Mais ceux qu’ont l’œil, le vrai, l’œil salé, l’œil naufrage — les vieux, les muets du port, les bancs des digues et les radeaux du silence — ils savaient.
Ils savaient que c’était un homme, oui, autrefois. Un homme comme toi, comme moi. Avec des bottes trouées, des souvenirs pleins les poches, et le cœur en bouillie.
Il est resté là depuis. Raide. Muet. Figé comme un vieux chien fidèle qu’on aurait oublié sur un quai. Toujours tourné vers le même point. Pas l’horizon, non. Pas les bateaux qui passent, pas les touristes, pas les goélands qui gueulent. Non. Un point précis. Juste là. À gauche du troisième rocher. Là où ça clapote encore. Là où le ferry a coulé. Le 6 mars 1987.
Cent nonante-trois dedans. Sa femme.
Elle était montée pour fuir, dit-on. Fuir le froid, fuir l’homme. Fuir la mer. La mer l’a gardée.
Alors lui, il attend. Chaque soir. Chaque matin. La marée monte, la marée baisse. Et lui, pareil. Immobile. On croit qu’il contemple. Il veille. Il veille les morts, les noyés, les absents, les avalés. Il connaît leurs prénoms, leurs mensonges, leurs secrets. Il sait les dernières paroles, les poèmes mâchés, les regrets sucrés.
Quand sa femme reviendra — car elle reviendra, c’est écrit, dans les plis de l’écume, dans les bégaiements du ressac —, il ne tournera pas la tête. Il sentira son pas sur le sable, plus léger qu’un soupir, plus sûr qu’un serment. Elle posera la main sur son épaule, peut-être. Ou rien. Peut-être qu’elle restera là, muette, à ses côtés, deux statues de sel face au néant des eaux. Et alors seulement, peut-être, il pourra cligner des yeux.
Une fois. Pour dire : je t’attendais.
Et, ce jour-là, la statue descendra de son socle, sans un mot, pour la rejoindre.
La mer, alors, s’ouvrira.
Et tout redeviendra silence.
RAmen
Texte imaginé par Amiral Galopin https://www.facebook.com/amiral.galopin.5