03/04/2023
Une expérience Radissonnienne
Les aurores boréales sont, à mon sens, comme des animaux sauvages. Il faut partir à leur rencontre pour avoir une chance de les apercevoir ; c’est très rarement qu’elles couvriront un ciel de basse latitude. Nous sommes donc partis les « chasser » (au sens le plus respectueux du terme : les observer, donc), avec trois amis.
Ingrédients :
Réunir une bande de copains
Mettre des sous de côté
Louer une voiture
Se préparer à rouler longtemps. Très longtemps
Louer un logement sur place
Louer du matériel photo
S’équiper contre le froid
Prier, en groupe, pour la venue des aurores
I - Avant le départ
Déjà, on se met d’accord : il s’agit d’une grosse semaine de vacances. Même si je télétravaillais les premiers jours, que j’avais quelques cours en ligne à donner et que j’étudiais, cela n’occupait pas la majeure partie de mon temps. Il y a ce que je veux faire, et ce que je dois faire. Une fois les obligations remplies, on peut se détendre. Et mes trois acolytes – Marlène, Pauline et Aurélien – sont également libres de toute contrainte.
Avant le départ, il fallait établir un plan de match. De quel budget allions-nous disposer ? A combien devions-nous partir pour que le voyage soit à la fois bonne ambiance et pas trop onéreux ? De quelle taille la voiture doit-elle être ?
On a fait le même voyage il y a 2 ans avec une voiture beaucoup plus petite. On était submergés d’affaires et de courses d’épicerie. Et on n’avait même pas assez de courses pour les deux semaines. On a dû se réapprovisionner à l’épicerie du coin, ce qui a pesé dans le budget.
Donc, on décide : 1000$ de budget par personne pour 10 jours environ, tout compris. Une voiture 7 places. On part à 4, on s’entend bien et on se connaît depuis plusieurs années (ça compte, dans un tel voyage).
De mon côté, je loue une 16-35mm f/2.8 de Canon et un trépied solide. Les aurores, ça se capture en pose longue et ça bouge beaucoup. Le trépied est donc une composante primordiale. Et comme il s’agit de photographier le ciel, soit une grande étendue, un grand angle m’a semblé pertinent. J’ai hésité avec le 11-24, mais il était plus cher à la location et son ouverture commence à f/4.
II - La route à l’aller
20 heures de route, ça fait long. Surtout qu’à l’aller, il faut aussi faire les courses, le plus proche possible de notre lieu d’arrivée. On les fait donc à mi-chemin environ, après 10 heures de route. On s’occupe en faisant des jeux, en résolvant des énigmes, en discutant beaucoup. Ça passe relativement vite… au début. Mais les dernières heures, on s’impatiente un peu. La route devient moins praticable, glissante même ; on doit ralentir. Woody Allen disait que l’éternité c’est long, surtout vers la fin. Un trajet à Radisson, c’est pareil.
III – Arrivée sur place
On est dans le Nord et les températures nocturnes avoisinent les -50 cette semaine-là. Il convient de bien s’équiper : pantalons de ski, vêtements techniques pour coller au corps si possible, des bons gants, des bonnes paires de chaussettes.
On prend possession de la petite maison qu’on a louée pour la période. 3 chambres, un salon avec grande fenêtre donnant vers le Nord (l’orientation d’où apparaissent les aurores), une salle de bain ; parfait, pas besoin de plus. On a ramené des jeux de société, des livres, de quoi écouter de la musique ; le temps ne sera jamais long, sur place. Au contraire. Les journées défilent à une vitesse incompréhensible. On en profitera pour faire de la randonnée à raquettes.
On rendra visite à notre ami Sylvain Paquin Animal Paquin Wildlife & Landscape Photography. Un personnage à la fois mystique et extraordinaire, qui vit à une vingtaine de kilomètres du village de Radisson, seul, en forêt. Toute l’année. Depuis plus de 25 ans. Seul, avec ses 5 chiens, mais probablement plus heureux que tout un village réuni. On l’a connu il y a deux ans, lors de notre première chasse aux aurores. Il y a des reportages qui ont été faits sur lui. Il nous a expliqué comment il récupérait l’eau par la neige et s’en servait pour à peu près tout ; comment il récupérait du bois de la décharge, à quelques kilomètres de là, pour se chauffer. Il nous a fait découvrir son territoire. Il nous a montré les différentes traces d’animaux visibles sur la neige : loups, écureuils, renards, entre autres. En désignant un arbre lacéré au niveau de l’écorce, on a appris que les porcs-épics pouvaient y grimper. Et puis, en marchant le long d’un sentier, on aperçoit une sorte de mini-bus abandonné. C’est un ami qui le lui a laissé, il y a longtemps. Ils avaient le projet de le retaper et d’en faire un petit refuge. Et ce petit véhicule des années 90 attend bien sagement, au bord du lac gelé, que ces aventuriers d’un autre temps lui fassent son ravalement de façade. On peut quand même s’y enfourner, le temps d’une discussion animée, à l’abri du vent.
Après cette balade par -25 (un temps relativement doux, surtout qu’il y avait peu de vent), je suis quand même congelé et décide de rentrer à la maison pour travailler un peu. Mes amis, eux, feront un feu de camp au milieu de la neige, avec Sylvain et ses chiens.
IV - Les aurores
Les aurores, c’est tout un mystère. Ses couleurs varient, entre le vert, le rouge, le rose, le bleu, le mauve. On apprendra, grâce à Google, que ça dépend de l’altitude à laquelle se situe l’éruption solaire. A chaque niveau d’altitude se trouvent différentes molécules qui, lorsqu’elles sont rencontrées par l’éruption, provoquent cette variation de couleur. Ainsi, les aurores de basse altitude auront plutôt tendance à être vertes, tandis que les rouges auront été provoquées par la rencontre avec l’oxygène, qui est à plus haute altitude.
Bref. On regarde la météo, tous les jours : les indices KP. Ça permet de savoir si on a des chances de voir des aurores. Son échelle varie entre 1 et 9 et plus le chiffre est élevé, plus les chances d’en voir le sont aussi.
On a eu la chance extraordinaire d’avoir, durant trois soirs, un KP entre 4 et 6. L’expérience est déconcertante. Au début, on n’aperçoit qu’un léger voile dans le ciel. Une sorte de timide nuage qui semble vouloir s’en aller. Comme s’il n’appartenait pas à cet espace. Mais son mouvement n’est, en fait, pas une fuite, mais une danse. Le « nuage » grisâtre adopte des formes différentes. Il s’allonge. Il se disperse. Il produit des sortes de rayons, parfois.
Je prends alors une photo en pose longue. Pas de doute : le gris n’est qu’un malhabile maquillage.
Alors que l’éruption solaire bat son plein, ce nuage laisse apparaître des couleurs dans le ciel. Du vert, le plus souvent. Et, de part en part du grand toit de la Terre, on peut voir une sorte de traînée immense, qui semble prendre sa source au Nord, et défiler là où le vent décide de souffler.
(Je ne connais pas la direction que prennent les aurores ni comment elles bougent, c’est simplement une impression).
Il est temps, même plus que temps, de les photographier correctement. Vissé sur mon trépied, mon appareil photo est équipé d’un 16-35mm. La batterie est chargée à fond, j’ai la deuxième dans la poche. Aucun filtre. Il fait -40, alors je me dépêche. Je tente de m’éloigner de la lumière du lampadaire, qui risque de gâcher la photo. Je pointe l’appareil vers le ciel. Les réglages sont plus ou moins tout le temps les mêmes : Pose entre 8 et 15 secondes, ouverture à 4.5, ISO 400. Et là, je mitraille. Je prends peu de temps pour soigner mon cadrage car, d’une part, les aurores bougent assez vite. J’essaie d’en capturer la plus vaste partie. Et d’autre part, je suis congelé. Je tente de rester le moins de temps possible dehors. Une fois les photos prises, j’observerai le reste du spectacle à l’intérieur, depuis la fenêtre du salon, toutes lumières éteintes. Mes amis, eux, ont été plus courageux que moi et sont restés plus longtemps dehors.
Cela a valu à Pauline une rencontre très spéciale, avec un petit renard, qui semblait curieux de sa présence. Plusieurs rêves se sont réalisés, ce soir-là.
V – Pour conclure
Tout projet prend du temps et de l’argent. Il n’y a rien qui se réalise sans investissement. 40h de route et 1000$ pour un tel voyage, c’est un maigre coût, selon moi. Passer du temps entre amis et avoir la chance de voir un spectacle de la nature extraordinaire ? Fort convenable comme contrepartie, pour moi. C’est sûr que c’est épuisant et que le froid ne rend pas la chose facile. Mais quelle satisfaction, de voir le ciel danser.