05/09/2025
🚨🚫📣KPÔFOU N'DÊY OU LE JUGEMENT ARBITRAIRE
📌Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui déplorent la perte de respect envers les Ahinnvié — ces maisons du chef (ô hinnin fié), jadis espaces sacrés de règlement des litiges dans nos villages. Cette dégradation interroge : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi les affaires simples, autrefois traitées sans friction et dans la convivialité coutumière du village, se retrouvent-elles désormais devant les forces de l’ordre ou les juridictions modernes ? Pourquoi ces dossiers s’enveniment-ils jusqu’à conduire parfois à la prison ?
La réponse tient en grande partie dans ce qu’on appelle le Kpôfou N'dêy, c’est-à-dire le jugement arbitraire. Le terme Kpôfou renvoie à ce qui est arbitraire, à la discrétion personnelle souvent biaisée, tandis que N'dêy signifie procès, jugement, ou affaire. Ensemble, ils désignent des décisions rendues sans rigueur, sans impartialité, et souvent dictées par les intérêts particuliers ou les émotions du moment.
📌Autrefois, lorsqu’un conflit survenait dans un village — quelle que fût sa complexité ou sa gravité — et que les notables locaux ne parvenaient pas à trouver une solution, l’affaire était portée à Krindjabo. Krindjabo représentait alors la juridiction suprême traditionnelle, le recours ultime. Être convoqué à l’Ahinnvié de Krindjabo suffisait à faire trembler le plus récalcitrant. Les audiences pouvaient durer de 7 heures du matin jusqu’à 22 heures, et n’étaient jamais précipitées : un procès pouvait être ajourné pour permettre une meilleure analyse du dossier.
Quand le litige concernait une terre ou une forêt, des émissaires étaient dépêchés sur le terrain pour inspecter les limites, interroger les voisins et collecter des témoignages. C’était une justice de proximité, rigoureuse, fondée sur l’écoute, la sagesse, la connaissance du terroir et des rapports sociaux.
À cette époque — que nous avons connue enfants — chaque mercredi, l’Ahinnvié résonnait de débats empreints de sagesse, dans la grande cour royale (Awoulo Kpili). Nous y allions, curieux, écouter les sages manier la parole avec la finesse proverbiale de l’Agni Sanwi. C’était aussi un espace pédagogique, d’éducation civique et éthique.
📌Je rends ici un hommage vibrant à ces illustres notables (m’gbangni mô), gardiens de l’équilibre social et du droit coutumier, aujourd’hui disparus, mais toujours vivants dans notre mémoire collective. Ils ont marqué l’histoire de nos Ahinnvié :
• Kpômanfuê Adueni Kablan Lazare (Assouba)
• Koulokpanhi Blewué Georges (Maféré)
• Kpômanfuê Aka Koulou (Maféré)
• Kpômanfuê Manouan Ayerebi (Krindjabo)
• Bian Aka Kabanlan (Krindjabo)
• Kpôman Allah Tano (Krindjabo)
• Kpôman Kpanhi Assemien Aka (Krindjabo)
• Nana Tano Koutoua Antoine (Krindjabo)
• N’domou Bénie (Ewouésébo)
• Kablan Kan N’dja (Krindjabo)
• Atte Djetouan (Krindjabo)
• Assemien Ahoussi Kan (Djénéba - Krindjabo)
• Kpôman Minlin Koffi (Ebakro)
• Kpômanfuê N’nogbou Ahissan (krinjabo )
• Nanan Amontchi (Krinjabo)
• Nanan Malan Dadie (Ehouessebo )
• Nanan Richmond( Eloussoumo) krinjabo
Et bien d’autres encore...
À l’époque, lorsqu’un verdict tombait, il était accepté de tous. Les mercredis, l’Ahinnvié se remplissait de monde, parfois en convoi, venus accompagner ou soutenir l’une des parties. Je me souviens particulièrement de la posture unique d’un sage tel que Nana Assemien Aka. Lorsqu’il écoutait les parties, il semblait s’assoupir, comme s’il n’était pas attentif. Certains disaient même que cette somnolence représentait une connexion avec les ancêtres. Mais dès qu’il se redressait, réajustait son pagne, un silence religieux s’imposait. Il posait alors des questions d’une rare pertinence, avec une éloquence paisible et une sagesse profonde, dénuée de tout parti pris.
📌À cette époque, ni la richesse, ni la beauté, ni le statut social ne pouvaient altérer la vérité. La justice coutumière se faisait sans peur, sans favoritisme, ni corruption. Les ennemis se réconciliaient, les terres indûment retirées étaient restituées, et l'Ahinnvié de Krindjabo acquérait une réputation qui dépassait les frontières du Sanwi.
Aujourd’hui, le Kpôfou N’dêy a pris la place du jugement équitable. Il nous appartient de nous interroger, de critiquer nos dérives, mais surtout de réhabiliter les valeurs qui ont jadis fait la grandeur de nos institutions traditionnelles. Car une société sans justice juste est une société sans paix.
Que Dieu nous viennes en aide !
[Par :Sa MajestéNananAmonfils dign du Sanwi]