10/05/2025
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HOMMAGE AUX GARDIENS DE LA VIE ET DE LA MORT
DU VILLAGE D'AIT IKHLEF
Dans les souvenirs d'avant les années 1980, quatre noms brillent avec éclat tels les étoiles guidant la mémoire collective du village "AIT IKHLEF" (Atyexlef). Ces figures, empreintes de vertu et de noblesse, demeurent gravées dans le cœur des villageois (es), incarnant l'honneur, le dévouement et la sagesse d'une époque révolue.
Ces âmes dévouées se sont consacrées à prodiguer des soins aux habitants du village, perpétuant avec ferveur la médecine traditionnelle transmise de génération en génération.
À cette époque, les infrastructures faisaient cruellement défaut dans toute la région de BOUZEGUENE (Lɛarc At Yeǧǧaṛ). Cette contrée de la Kabylie, retirée et éloignée d'environ 30 km du seul hôpital d'Azazga, était coupée du monde par des routes impraticables. Ces chemins de terre, sinueux et érodés, semblaient défier toute tentative de secours, laissant les habitants livrés à eux-mêmes.
Parmi eux, brillaient les noms de :
MESSAOUDENE Tahar (Tahar OUBESSAI) :
Tahar OUBESSAI
On le connaissait comme "l'arrache-dent". Armé de ses outils rudimentaires, il arrachait les dents gâtées avec une dextérité née de l'expérience et du dévouement.
Toujours disponible, il répondait sans jamais faillir aux appels des villageois, que ce soit au cœur de la nuit ou sous le soleil du jour.
Ce n'était pas un simple geste technique. Chaque extraction, chaque soulagement portait la marque d'une vocation née de l'amour du village.
Car Tahar Oubessai n'était pas seulement un soignant populaire. Il était aussi un Moudjahid, un combattant de la liberté, aux côtés de milliers d'Algériens. Les deux frères Mohand Oubessai et Bessai sont tombés au champ d'honneur.
Cette grandeur n'était pas fortuite, elle coulait dans les veines de leur lignée, héritiers du grand BESSAI, figure patriarcale dont la descendance porte encore l'empreinte d'un sens profond de la dignité, du service et du devoir. Dans cette famille, l'aide à autrui n'était pas un choix - c'était une mission intérieure, une évidence morale.
Le nom Akham OUBESSAI que porte cette famille résonne encore dans les ruelles d'Ait Ikhlef, mêlé aux récits de guerre et à la mémoire des douleurs arrachées avec tendresse.
FATMA ATH KACI épouse MESSAOUDENE ALI et THASSADIT THAHAMOUTS épouse KASHI :
Faḍma At Kaci Ep MESSAOUDENE
Tassadith Taḥamutt Ep KASHI
Elles furent les mères bienveillantes de tout le village. Elles partageaient la douleur et la souffrance des femmes enceintes, les accompagnant depuis les premiers battements de vie jusqu'au jour de l'enfantement.
Elles prodiguaient des conseils empreints de sagesse, veillaient, rassuraient, puis assistaient l'accouchement avec une maîtrise silencieuse.
Combien de générations d'enfants sont nés, tombés entre leurs mains délicates, avant d'être remis avec douceur entre les mains tremblantes de leurs mères émerveillées.
Pour chaque enfant né, elles accomplissaient inlassablement le même rituel sacré, qui débutait dès qu'elles coupaient le cordon ombilical – ce lien fragile entre la mère et l'enfant.
Avec des gestes précis et empreints de respect, elles lavaient le nouveau-né à l'eau tiède, l'enduisaient d'huile d'olive pour apaiser sa peau, puis l'enveloppaient dans un linge propre de couleur blanche – dans un murmure à peine audible, elles glissaient une prière protectrice en kabyle, on les entendait dire : "AṚEBBI JEBṚIT…"
Quant au placenta, appelé en kabyle "Timdukel" ou "Tirɣudin", il était traité avec un profond respect. Elles l'enterraient selon une tradition ancestrale empreinte de symbolique. Ce geste, posé avec solennité, signifiait le retour à la terre mère, comme un fil invisible tissé dès la naissance.
Ce rituel semblait sceller un pacte silencieux avec le sol natal. Il y a lieu de croire, peut-être pour cela, que nos parents, malgré les années d'exil et les promesses de l'ailleurs, sont toujours revenus au village.
Ces femmes, véritables gardiennes des traditions ancestrales, ne se limitaient pas à accompagner la vie naissante, elles assuraient également les derniers soins aux défunts, en particulier aux femmes. Le lavage mortuaire était effectué avec dévotion et respect profond.
Après avoir purifié le corps avec de l'eau et du savon, elles enveloppaient le défunt dans un linceul blanc (Lǧudaṛ) orienté vers La Mecque, conformément aux rites musulmans. Ce geste symbolisait la préparation de l'âme pour son voyage vers l'au-delà.
Lors des fêtes religieuses Lɛid Tamecṭuḥt, Lɛid Tamuqṛant, Taɛacuṛt et Lmulud (Maoulid A Nabaoui) ces femmes incarnaient encore une fois l'âme protectrice du village.
Elles accomplissaient un rituel empreint de mysticisme et de bienveillance. Munies de henné et de sel, symboles de bénédiction et de purification, elles parcouraient chaque foyer, traçant sur les fronts et les mains des humains comme des bêtes, des marques discrètes.
À travers ces gestes, elles invoquaient la protection contre le mal et la prospérité pour l'année à venir.
MALHA LOUNIS (Ticarka) : La femme qui parlait aux bêtes
Malḥa LOUNIS Ep Slimani
Non seulement elle prodiguait, avec un savoir ancien transmis de bouche à oreille, des soins à base de plantes médicinales pour soigner toutes sortes de maux frappant les bêtes - fièvres, toux et boiteries - mais elle intervenait aussi dans les moments les plus critiques : les vêlages difficiles, là où d'autres baissaient les bras.
"Allez chercher Malha Lounis"
C'était la phrase que l'on murmurait chaque fois qu'une vache peinait à mettre bas et que l'angoisse grandissait dans les regards. C'était elle qu'on allait chercher en pleine nuit, parfois sous la neige.
Elle était la femme de la terre, elle connaissait les bêtes, elle sentait leurs douleurs, comprenait leurs silences. Elle avait les mains magiques. Elle arrivait, calme, le regard sûr. D'un geste ferme, elle posait sa main sur le flanc gonflé de l'animal, écoutait son souffle.
Avant chaque vêlage difficile, Malha enduisait lentement ses mains d'huile d'olive tiédie, comme un rituel ancestral hérité des aïeules. Puis, dans un silence sacré, elle introduisait son bras dans le ventre tendu de la vache, cherchant patiemment le petit mal positionné. Elle le touchait, l'apaisait, le tournait avec une précision instinctive, jusqu'à pouvoir le guider vers l'extérieur.
Sur un lit de paille fraîchement étalé pour l'occasion, elle déposait le petit animal qu'elle laissait aussitôt lécher par sa mère. Elle savait que ce premier contact, ce lien de chaleur et d'odeur, scellait une relation essentielle. Elle veillait ensuite à ce que le veau trouve le chemin jusqu'à la mamelle afin qu'il puisse boire son premier lait riche et chaud, chargé de force et d'immunité (Adɣes).
Durant tout ce processus, on entendait Malha murmurer des prières à voix basse, des mots en kabyle qui semblaient comme un encens protecteur.
"Allah Aɛiwaneɣ… Arebbah-Arebbah"
Avant de quitter l'étable, selon la tradition, la famille lui offrait un peu de henné et du sel. Malha enveloppait ces offrandes dans un tissu qu'elle nouait avec un fil autour du cou de l'animal en signe de protection. C'était un geste contre Tiṭ, ce mal mystérieux redouté dans toute la région de Kabylie que seuls les anciens savaient conjurer.
Le lendemain, l'arrivée de ce jeune être dans l'étable ne passait jamais inaperçue. C'était un événement. La famille, suivant la coutume, faisait cuire une petite quantité du premier lait (Colostrum), en kabyle (Adɣes), extrait de la vache et le partageait avec les voisins. Ce geste symbolique exprimait à la fois la joie, la gratitude et le lien communautaire.
Ces noms résonnent encore dans les bouches des anciennes générations avec respect et admiration. Ils sont les échos d'un temps où l'entraide valait tous les serments, où la science du cœur surpassait les diplômes. Ces noms sont témoins d'une époque où la grandeur se mesurait à la discrétion du geste et à la chaleur de la main tendue.
Ils demeurent à jamais inscrits dans le tissu vivant du patrimoine culturel du village, comme des échos du passé que le temps n'efface pas. Et pour que leur mérite ne sombre dans l'oubli, il est souhaitable qu'une stèle commémorative soit érigée à l'entrée du village, telle une sentinelle de mémoire, rendant hommage à ces nobles femmes et hommes dont le savoir-faire, le dévouement, l'amour du village et le sens profond de l'entraide ont façonné l'âme des villageois.
RABIA MOURAD (Muṛad At Rabaḥ)
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