Les photographies de Pascal JACQUET :
une attention constante aux hasards de l'instant
Avoir l’œil – Patience et attention
II y a deux façons de faire de la photographie. La première consiste à faire poser les gens et à disposer soi-même les objets pour composer un tableau porteur de sens. La seconde est bien différente: elle repose sur la conviction qu'il y a déjà autour de nous, pour ainsi di
re toutes faites, mille petites scènes imprévues, auxquelles, d'ordinaire, nous ne prêtons pas attention, et qui pourtant n'attendent que notre regard pour prendre un sens émouvant, amusant, cocasse, parfois même bizarre ou inquiétant. Cela demande beaucoup de patience et d'attention : ces scènes, par définition, sont fugitives et ne durent, comme dit Valéry, que « le temps d'un sein nu entre deux chemises » ! Heureux celui qui sait les voir, les « attraper » au vol, et, pour notre plus grand plaisir, nous les faire voir. La moindre chose peut devenir intéressante
Heureux donc Pascal JACQUET, dont l'oeil aiguisé sait si bien repérer ce qui tranche sur la monotonie du monde ! Ce que nous apprennent ses photographies, c'est que la moindre chose, pour peu qu'on sache la regarder, peut devenir intéressante. Qu'y a-t-il en soi de plus banal, par exemple, qu'un lit de galets ou un tas de pavés ? Il suffit qu'un jour la lumière fasse doucement ressortir la rondeur des premiers, tandis qu'elle souligne et accentue les dures arrêtes des seconds pour que, mises côte à côte, ces deux images de pierres bien ordinaires fassent sens : le monde est un mélange de douceur et de dureté. L’entassement des objets accumulés amuse et fascine
De telles images d'objets ne sont pas rares dans l'œuvre de Pascal. Sans doute n'est-il pas insensible à la beauté des paysages naturels dont il sait faire aussi de très belles photos, mais ce n'est pas, semble-t-il, ce qui retient le plus son attention. Pour lui des emballages colorés compressés dans une déchèterie, des bonbonnes de gaz en rang serrés, la façade d'un immeuble populaire où s'empilent et s'emboîtent des logements disparates, l'étal d'un poissonnier, des véhicules aux formes ou aux couleurs inattendues, sont autant de choses aussi intéressantes à voir qu'un coucher de soleil ou un arbre en fleurs. On remarquera notamment une certaine prédilection de Pascal pour les objets accumulés, dont l'entassement, s'il amuse et fascine, contribue aussi à donner un certain rythme à l'image. En art, la répétition d'un même module, d'une même structure, a toujours été d'une grande efficacité esthétique. Des comportements dérisoires mais porteurs de simple et belle humanité
L'être humain aussi est très présent dans ces photographies. Là encore, Pascal s'écarte des stéréotypes et des clichés convenus. Il sait sans doute faire de beaux portraits, mais il cherche surtout à traquer le geste incongru, cocasse, à mettre en relief des détails dont il semble un peu s'amuser, comme s'il voulait sauver de l'oubli tous ces petits comportements rencontrés au fil de ses voyages dans le monde, comportements en soi dérisoires et pourtant si porteurs de simple et belle humanité : qui saura jamais ce que ces deux enfants essayaient d'apercevoir en grimpant aux fenêtres des maisons ? Qu'attendait ce couple aux vêtements si contrastés, l'un tout en noir et l'autre tout en blanc ? Que font en rangs serrés ces garçons et ces filles apparemment en uniforme dont le photographe ne veut voir que les jambes ? Et voici que de petits gestes furtifs, comme celui d'une jeune femme remettant sa chaussure, prennent soudain sous l'œil du photographe un relief inattendu ! Des animaux dans ce qu’ils ont de plus humain
Les animaux, enfin, ne sont pas oubliés. Pascal semble avoir pour eux une certaine tendresse, mais là encore, au delà des clichés propres aux boîtes de chocolats et aux calendriers des Postes, c'est plutôt leurs comportements drôles et inattendus qu'il saisit sur le vif, nous les donnant même parfois à voir dans ce qu'ils ont, si l'on peut dire, de plus «humain» : ne dirait-on pas que la vache qui mange dans la poubelle a su lire l'inscription rédigée en anglais invitant les passants à s'en servir ? Entre les cultures il y a comme une sorte de fond commun d’humanité
On aura bien sûr remarqué la volonté du photographe de présenter ses œuvres en diptyques, ce qu'indique d'ailleurs clairement le titre de l'exposition. Dans son immense stock de photographies, Pascal s'est plu à rechercher celles qui étaient jumelles. Parfois, au hasard de ses voyages, il a surpris, à des milliers de kilomètres de distance, un même geste, un comportement analogue, qui témoignent que malgré les différences de culture il y a comme une sorte de fond commun de l'humanité. Voyez par exemple les deux jolis groupes de jeunes filles se faisant des confidences : les unes sont européennes, les autres asiatiques. Leurs vêtements, sans doute, sont différents, mais la complicité qui les unit et le plaisir qu'elles éprouvent à être ensemble sont finalement les mêmes : on s'aime à Bombay comme on s'aime à Paris. Des scènes photographiques rapprochées
D'autres fois, le rapport entre les deux photographies mises en regard tient à une similitude de forme ou de couleur ; d'autres fois encore, c'est un contraste qui justifie le rapprochement des deux scènes photographiées. Qu'on y regarde bien : on verra que ces appariements ne sont jamais gratuits. Et finalement, au fond de ces visages et de ces paysages, et jusque sous la surface des plus humbles objets, ce qu'il nous est donné de voir dans ces photos, c'est le vaste courant de la vie universelle, et la palpitation même de l'Être. Dominique FILLIÂTRE