04/05/2022
Les lilas de Madeleine, elle les aime tant…
Voilà les premiers vers de Madeleine*, une chanson créée en 1961 par Jacques Brel, Jean Corti et Gérard Jouannest :
Ce soir, j’attends Madeleine
J’ai apporté des lilas
J’en apporte toutes les semaines
Madeleine elle aime bien ça…
Ah ! Les fameux lilas que le Grand Jaques n’arrive pas, tout au long de cette magnifique chanson culte, à offrir à cette Madeleine puisque tout au long de la ritournelle elle va lui faire faux bond.
Bref, étymologiquement parlant, le mot lilas tire son nom très probablement de l’arabe lilâk, via le portugais lilás puis l’espagnol lilac. Ce lilâk arabe viendrait également du persan lîladg ou lïlang, ces deux mots voulant dire « indigo », en d’autres termes, certainement un rappel à la couleur des fleurs du lilas commun ou Syringa vulgaris L.
Il faut remonter à la mythologie grecque pour en retrouver une origine du mot Syringa qui aura son importance par la suite. Syrinx était une nymphe dont, on s’en doute, la beauté était époustouflante. Elle avait voué sa virginité à Artémis, la déesse de la nature et de la chasse, qu’elle imitait tant par sa tenue que par ses gestes et manières. Pan, le dieu des bergers et des troupeaux tombe sous le charme de Syrinx. Malheureusement pour lui, son aspect mi-homme mi-bouc, ne produit pas l’effet identique sur la nymphe. Devant les avances importunes et plus que déplacées de Pan, la nymphe prend la fuite. Pan se lance aussitôt à sa poursuite. Malheureusement pour la naïade, elle arrive au bord du fleuve Ladon et ne peut le traverser. Pan est sur ses talons. Alors, Syrinx implore les nymphes du fleuve de venir à son secours et, au moment au Pan croyait pouvoir la rattraper et la capturer, l’impudent n’enlaça qu’une brassée de roseaux, la nymphe avait disparu, elle s’était transformée. De dépit, il en coupa quelques brins de longueurs inégales qu’il assembla avec de la cire d’abeille… La flûte de Pan était née. Le nom de genre Syringa, vient donc du grec syrinx et peut se traduire par tube ou paille. Au passage, seringue est issue de la même origine et tenez-vous bien, seringat également.
Pour certains, on devrait l’introduction du Lilas en Europe à Ogier Ghiselin de Busbecq. Il l’aurait ramené de Constantinople où il était ambassadeur du Saint Empire romain germanique auprès du sultan de l’empire Ottoman, Soliman le Magnifique en 1554 et 1556. On raconte également que c’est lui qui aurait ramené à Vienne le marronnier d’Indes, la jacinthe et surtout des bulbes de tulipes. Ces bulbes, il les confie à Charles de l’Écluse, alors conservateur des jardins impériaux. Au passage, c’est à partir de ces bulbes de tulipe que Charles de l’Écluse en en ramenant aux Pays-Bas va être à l’origine de la tulipomanie qui au XVIIe siècle va générer une crise financière, considérée aujourd’hui comme la première bulle spéculative. Mais revenons à notre lilas, car là aussi Ogier Ghiselin de Busbecq va être bien malgré lui à l’origine d’une confusion qui perdure encore de nos jours, soit près de six siècles plus t**d. Le lilas n’était pas le seul nouvel arbuste aux fleurs parfumées que ce cher ambassadeur avait ramené de Constantinople. Avec lui, s’en trouvait un autre dont les tiges creuses, aux dires d’Ogier Ghiselin, servaient tout comme celles du premier à la confection de tuyaux de pipes. Avec Charles de l’Écluse, ils vont décider de donner aux deux arbustes le nom de syringa. Syringa flore caeruleo pour celui à fleurs violettes et Syringa flore albo pour le second qui avait des fleurs blanches. Et l’imbroglio qui perdure vient de là. Sous le nom de Syringa flore caeruleo se cache le vrai lilas qui aujourd’hui se nomme Syringa vulgaris L. et sous celui de Syringa flore albo se cache le Philadelphus coronarius L. plus connu sous le nom de seringat… Seringat, Syringa, vous voyez un peu la confusion ? Et pourtant les deux espèces appartiennent à des familles différentes. Le lilas appartient à celle des Oleaceae (forsythias, frênes, oliviers…), le seringat à celle des Hydrangeaceae (hortensias). Du temps d’Ogier Ghiselin de Busbecq, pour dénommer une plante, on se basait sur une description latine de la fleur par une suite de mots plus ou moins longue sans trop essayer de classer ces plantes par famille... En 1623, Gaspard Bauhin va remettre un peu d’ordre dans la botanique et histoire de simplifier la dénomination des végétaux, invente la nomenclature binomiale (le nom d’une plante est composé d’un nom de genre et d’un nom d’espèce) que l’on attribuerait plus ou moins à tort à Linné. Dans ses travaux, Bauhin va rebaptiser le lilas en Syringa caerulea et le seringat en Philadelphus Athenaei. Enfin, Linné, dans l’idée peut-être de s’attribuer la paternité de la nomenclature binomiale et d’effacer Bauhin des livres de botanique, va renommer les deux espèces en Syringa vulgaris L. et Philadelphus coronarius L.
Dans le langage des fleurs, le fait d’offrir un bouquet de lilas peut avoir plusieurs significations. Si on en offre des blancs à une jeune fille cela sous-entend qu’on en est amoureux, mais aussi que le prétendant que nous sommes, respecte sa virginité. Si les lilas sont mauves, c’est carrément une déclaration de demande en mariage. Alors, d’après vous, de quelle couleur pouvaient les lilas que Jacques Brel avait apportés pour les offrir à Madeleine ?
Enfin pour terminer, une collection de lilas à découvrir absolument, surtout en avril-mai quand ils sont en fleurs, c’est celle des Jardins botaniques du Grand Nancy et de l'Université de Lorraine . Dans leur collection baptisée patrimoine horticole lorrain, labélisée Collection national par le CCVS - Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées, sont présentés les cultivars de lilas (190 sur 214 pour l’instant) créés par la famille Lemoine de Nancy entre la fin de la guerre de 1870 et le milieu des années cinquante. Certains de ces cultivars font toujours partie des best-sellers que vous pouvez acquérir chez les meilleurs pépiniéristes. Sans conteste, l’un des plus réputés est le Syringa vulgaris cv. Madame Lemoine, une variété créée en 1883 et mise au catalogue des établissements Lemoine en 1890, il a été le premier cultivar à avoir des fleurs doubles et blanches.
*Avec l’aimable autorisation d’Universal Music Publishing et des Éditions Jacques Brel