08/10/2020
Cross the line
Dans les souterrains des villes, derrière les palissades et les murs, derrière les grillages rouillés, se dressent des monstres oubliés, témoins d'une époque révolue, rebuts de notre société. Hôpitaux, asiles... friches industrielles, usines... plaies dans la ville. Cicatrices à la surface de la terre.
Devenus inutiles, leurs portes ont été closes. On dresse un mur, on soude une porte, on pose un cadenas. On cloue un panneau. On les achève, et on les isole des chemins aseptisés de la ville.
Colosses aux pieds d'argile, ils s'effondrent lentement. Sous les assauts de dame nature, et le vent, et la pluie et les herbes folles ont raison de nos Babel modernes. Miroirs aux sinistres reflets, parfois à la mesure de la démesure de nos ambitions, ils nous montrent combien précaire est notre civilisation et nous rappellent que tout ce que nous édifions est fondé dans le sable et la poussière... C’est la raison profonde, qui nous pousse à les craindre, qui nous pousse à les fermer, à en interdire l’accès.
Non, vous disent-ils ! n'entrez pas... vous risquez de voir le vrai visage d'un monde qui s'effrite, qui commence à se perdre et à s'oublier dans les ténèbres du temps.
Je vous dis, passez, pourtant ! Franchissez la ligne. Prenez la pilule rouge, suivez Alice, et passez de l'autre côté du miroir. C'est un autre monde, ici. C’est un lieu où vous ne faites que passer, vous n’êtes plus que le pauvre intrus d’un univers qui vous dépasse, c’est une sphère qui n’est pas de votre monde. Vous marchez, la poussière se soulève et retombe. Puis vous vous arrêtez, écrasé par la soudaine conscience de l'éphémère de toute chose, de votre propre précarité.
Regardez, et faites silence. Tout ici veut parler : les murs crient, et nul n'entend.
J’ai longtemps considéré mon attirance pour ces bâtiments délabrés, pour les usines désaffectées, pour les lieux interdits comme une déviance. Une maladie un peu perverse de mon esprit. Un travers, un penchant vain.
Puis un jour, j’ai découvert que c’est un art. Il faut transgresser l’interdit, aller vers l’inconnu, et s’ouvrir à ces déserts des villes. Répondre au besoin d’explorer. Il faut passer de l’autre côté de la ligne.
Christophe, juillet 2008