18/05/2024
Bonjour à tous !
Passé l’excitation et la frénésie des derniers jours, je tenais à revenir sur le phénomène d’aurores boréales qui a eu lieu dans la nuit de Vendredi 10 au Samedi 11 Mai 2024. Attention je préviens ce post est très long ! =)
Ce fut un événement hors norme, une tempête géomagnétique de la plus haute intensité sur les échelles de la NOAA, catégorisée Kp9/G5 (« extreme geomagnetic storm »). L’événement a été anticipé quelques jours auparavant suite à l’émission d’une puissante éruption solaire et CME, et de façon encore plus certaine quelques heures avant l’impact des particules solaires avec la Terre. Il faut en effet 2 à 3 jours pour que les particules solaires, transitant autour de 800 à 1000 km/sec parcourent les quelques 149.6 millions de km qui nous séparent entre Soleil et Terre.
De ce fait, de nombreux passionnés à l’affut du phénomène étaient en alerte et sur place pour immortaliser ce phénomène rare. De façon concomitante et tout aussi exceptionnelle la météo était parfaite durant cette nuit avec un ciel complétement dégagé et un air sec sur toute la France, pour rajouter encore plus de rareté la lune était peu présente dans le ciel (ce qui peut parasiter l’observation du phénomène si celle-ci est pleine par exemple). C'était aussi sans compter que tout ceci tombait sur un long pont du mois de Mai, permettant de veiller la nuit sans trop se faire assassiner de fatigue le lendemain au travail ! Autant dire que toutes les planètes étaient alignées, une tempête G5 se produit en moyenne 2 fois par cycle solaire (11 ans), mais si on rajoute le fait qu’il faille en plus un ciel dégagé, que la tempête doive se produire de nuit et avec une lune peu présente on est quasiment sur une période de retour qui dépasse les 20 à 25ans. La dernière d’une telle ampleur et visible en France datant de 2003.
Le lendemain matin et jours qui suivent, les photos, toutes plus impressionnantes les unes des autres, sortent alors sur les réseaux, un véritable déferlement. J’avoue avoir été étonné de la quantité de photographie prises, il faut dire que le phénomène a touché toute l’Europe et était bien anticipé comme je vous l’ai précisé. Dans la même foulée, d’innombrables fakes à base de photo générées par intelligence artificielle sortent, si certaines sont grossières et rapidement identifiables comme fausses, d’autres sont plus subtiles et de nombreuses personnes tombent dans le piège et se font avoir sur la véracité des clichés. On parle de photo qui ont fait des millions de vue, voire partagées par des articles de presse.
Se pose alors la question de la légitimité des photographies « réelles » face à celles générées par IA. Mais un autre débat apparait encore, la soi-disant réalité de ces aurores boréales telles qu’elles peuvent être perçue par l’œil.
Je risque de vous décevoir, mais soyons clair, aucune photo que j’ai vu circuler jusqu’à présent ne correspond à ce que voit l’œil en réalité. La vision nocturne d’un œil humain est en effet bien trop peu sensible de nuit. Sans rentrer dans un cours complet de biologie, l’œil humain est composé de 2 types de cellules pour réaliser la vision au niveau de la rétine : les cônes responsables de la vision des couleurs et les bâtonnets qui s’occupent plutôt du rendu lumineux de la scène. Dans l’obscurité, les cônes ne sont plus capables de fonctionner, la quantité de lumière perçue est trop faible, seuls les batônnets réagissent et forment une image peu contrastée et souvent terne en couleurs, d’où la fameuse expression « la nuit tous les chats sont gris ». Il en résulte que notre œil est extrêmement peu performant pour percevoir de faibles intensités lumineuses colorées la nuit, qui sont pourtant le propre des aurores boréales.
On a pourtant l’habitude de voir circuler des photos d’aurores boréales avec des cieux bariolés de couleurs saturées vertes, magenta ou rouge. Est-ce de la tromperie ? Je serai tenté de vous dire oui et non… 2 phénomènes expliquent ces rendus
1) Les photographies d’aurores se réalisent la plupart du temps avec ce qu’on appelle une pose longue. C’est-à-dire que l’appareil photo est posé sur un trépied ou une surface stable, et celui-ci intègre le flux lumineux durant une durée pré-définie par le photographe. Cela peut être 3s, 5s voire 20sec, le photographe choisi en fonction du rendu et des contraintes techniques de son appareil. L’œil humain n’est pas capable d’intégrer un signal lumineux sur de tels temps de pose, notre vision de jour est globalement équivalente à 24 images par secondes, de nuit l’œil peut au maximum intégrer le signal sur 0.5 à 1 seconde sur la vision centrale (au détriment de la vision périphérique). Par définition les photos d’aurores sont souvent 3 à 10 fois plus lumineuses que ce que peux capter un œil nu.
2) La sensibilité lumineuse et colorimétriques des capteurs photos numériques est largement supérieure à un œil de nuit. En effet tous les appareils photos numériques récents présentent des plages de sensibilités dites ISO qui varient entre 100 à 25 600 pour la plupart. En photo de nuit et pour capter le maximum de signal, les photographes utilisent souvent les ISO afin d’amplifier les photons perçus par le capteur, des valeurs de 3200 à 6400 ISO sont désormais légions et communes. Un œil dans la nuit complète est estimé avoir une sensibilité de l’ordre de 1600 ISO, on est donc à nouveau 2 à 4 fois plus sensible avec ce paramètre.
L’ensemble de ces 2 paramètres combinés : temps de pose long + sensibilité ISO plus élevée confère par définition aux photo d’aurores une sensibilité réelle de l’ordre de 5 à 30 fois plus lumineux que ce que perçoit l’œil réellement en terme de photométrie. Je mets de côté les très grandes ouvertures de certains objectifs qui peut encore aggraver le phénomène, ainsi que le post-traitement à coup de saturation.
La conclusion de tout cela, c’est que les « vraies » photos d’aurores boréales que l’on voit circuler sur le net, sont toute exagérément trop lumineuses et saturées comparé à ce qu’on voit en réalité.
Mais alors pourquoi s’embêter avec tout cela ? La photographie doit-elle réellement être toujours le vecteur de la réalité occulaire ? A mon humble avis pas forcément, mais il est du devoir des photographes d’être pédagogues et d’expliquer pourquoi le rendu de leur photo diffère du rendu de la réalité. Dans une époque où les fakes circulent habilement avec les vraies photos, ce devoir de vérité et de pédagogie prime encore plus.
Bien, après toutes ces explications très longues, je tiens tout de même à présenter quelques photographies, vous êtes sur cette page aussi pour cela ! Avec donc toutes les réserves que j’ai indiquées au-dessus, mes photos correspondent grosso modo à un surplus de sensibilité d’un facteur 10 comparé à l’œil nu. Les teintes de magenta et l’arc vert auroral ressortent vraiment bien sur les photographies, c’est véritablement incroyable et unique pour nos latitudes.
Ainsi, entre les photos 1 et 2 vous avez la comparaison de ce que perçoit l’appareil photo avec des paramètres photométriques dépassant les capacités de l’œil d’un facteur 10, la 2ème est ce que je trouve le plus réaliste de ce que peut percevoir l’œil du phénomène. Les autres photos sont d’autres exemples du phénomène auroral, avec de nombreux pics d’activités durant toute la nuit, le pic entre 0h15 et 0h45 était clairement le plus incroyable que j’ai pu voir jusqu’à présent en France, même pour des latitudes plus Nordiques cela resterait encore notable ! Les photos ont toutes été prises dans l’Hérault, entre le sommet du mont Saint Baudille (850m, dénué de toute pollution lumineuse sur le flanc Nord) et la plaine de l’Hérault en contre bas.
Pour les plus courageux qui sont arrivés jusqu’à la fin Bravo !
A une prochaine pour d’autres photographies 😉