05/08/2023
J’ai rencontré Frank à l’occasion d’un stage de sur-vie qu’il donne dans le maquis corse au profit de son association Bout de vie. Depuis plusieurs années, il se rend au Groenland dans pour y passer l’été dans ses cabanes, au rythme de la vie locale. Mais comme partout sur la planète, la pression touristique et anthropique se fait plus forte et envahit ces bouts de terre paisibles, bientôt plus si éloignés. Voici son témoignage
Un bout d’iceberg fond dans la bouilloire, le petit réchaud couvre le fracas du silence qui règne dans cette cabane rouge du bout du monde. Ici la poésie est une chienne en quête d’assouvissement pervers me menant à l’ascétisme d’une vie monacale. Nicolas Bouvier grand voyageur écrivait : « Le voyage est une grande leçon de modestie et de dépouillement, je crois que c’est sa seule vertue. Et si on arrive à se transformer en rond de fumée ou à être couleur de muraille, on passe partout. » Voyager et voyageur, tribu perdue, classe évaporée, rêve émasculé. Voyager, ma vie n’est que voyage. Arriver sans savoir si on va rester, partir en sachant qu’on va revenir, écrivait un autre grand voyageur Sylvain Tesson qui signera la préface de mon prochain livre. Il est bon de croiser une ou un comme soi, mais cela est d’une rareté troublante. Il est doux de s’asseoir en silence à la recherche de l’imperceptible, de l’invisible. Le Grand Tout Est, nous, nous sommes poussières d’étoile pour les plus brillants, bactérie pour une grande partie. Le voyage a été assassiné, lapidé par le fléau du tourisme. Ma définition est brutale, violente, hargneuse mais c’est ma définition. Le voyageur recevait des présents à son arrivée qualifiée d’héroïque, par les autochtones, ils se doutaient de l’effort surhumain qu’avait enduré l’étranger . Quand un chemin de traverse le perdait au porte d’un hameau, il était hébergeait, nourri par la grâce de Dieu, même si je sais que lui aussi est un imposteur pour brebis égarée, Dieu pas l’égaré ! Le tourisme achète ce qui était offert, il réclame et exige par carte bancaire, le folklore, le talisman, le souvenir. Pourtant un souvenir ne s’achète pas il se vit. Depuis 2007 j’arpente le Groenland en prenant le temps de comprendre, d’apprendre, mais l’épidémie « touristique » est violente, elle ne connait pas les frontières, les kilomètres, elle se propage insidieusement en se moquant des prix astronomiques pour un billet d‘avion. Mon petit hameau d’Oqaatsut est en train d’en payer les frais. Plus au sud à Ilulissat capitale régionale du Nord-ouest Groenland, un aéroport international est en train de se finaliser. Des lignes directes depuis l’Europe et les USA vont alimenter la région été 2024. Les grosses compagnies touristiques se frottent les mains, ils pensent déjà à agrandir leur poche, ça va être le jackpot. Les touristes débarquant en masse veulent du local, du tout cuit. On va visiter un village de chasseurs groenlandais sans scrupule. De 20 habitants paisibles, voir taiseux, débarque presque chaque jour une vingtaine, une trentaine d’ostrogoths qui canardent avec leur « iPhone 38 » et chacun son drone sans relâche, l’autochtone. Ici on ne connait pas la révolte, la défensive alors on se retranche à la maison en attendant que la lèpre passe bruyamment. De temps à autre une femme plus révoltée, tend très haut un doigt vindicatif envers le violeur d’image. Les petits apprennent sans qu’on leur enseigne à détester les touristes et ce n’est que le début. Plus au sud vers Ilimanaq des lodges de luxes voient le jour, des quads sont posés sur les plages pour parcourir et défoncer la toundra. La ville d’Ilulissat construit à n’en plus finir, les eaux usées et les poubelles vont à la mer. Vous ne vous attendiez pas à lire ceci pourtant cela faisait un moment que j’avais envie de le dénoncer. Les agences proposant de « l’aventure » se frottent les mains, il y a du « blé » à se faire, leur guide, presque tous étrangers, sont pour la plupart des GO de mauvais Club Med croyant connaitre le Groenland par les livres. Avec mes amis j’essaie de leur raconter l’enfer qu’est devenue la Méditerranée, plus de 150 millions de touristes s’y ruent chaque été, un vrai désastre, mais pas pour tous (mafia, drogue, prostitution, bétonisation, eau douce dilapidée…) !
Ma déception et ma tristesse sont immenses, j’ai essayé mais en vain de réveiller les consciences, mais rien n’y fait. Les habitants des hameaux ne reçoivent rien de cette poule aux œufs d’or, ils ne font qu’en subir les conséquences, pire ils se font rouler par des agences de voyage pignon sur rue sans scrupule qui leur doivent des sous qu’ils n’auront jamais . Cette année Ilulissat, va recevoir 80 navires de croisières, les écoles et crèches ont placardé des panneaux interdisant les photos des enfants. De villes flottantes, appelées bateau de croisière, par la ronde des pneumatiques noirs, déversent en une matinée des centaines de blousons rouges qui oublient même d’enlever leur gilet de sauvetage pour se ruer dans les deux magasins de souvenir « made in china » et voler le maximum de photos souvenirs.
Ma décision me déchire le cœur, m’ouvre une plaie béante, ce sera mon dernier été au Groenland.
La vie est un torrent, et quand il rencontre un obstacle il est une erreur de vouloir le broyer, il suffit de le contourner, c’est ce que je suis en train de faire.
Une cabane dans un autre bout du monde, bien loin de la lèpre, m’attend, pour y aller c’est loin, pas d’aéroport à proximité, pas de croisiériste, de guide « d’aventure » . Je vais m’y retirer sans grief envers les « autres ». La planète se moque de nos réflexions. Réchauffement, pollution, guerre, disparition de la nature et autre baliverne ne sont plus mes affaires, j’aurais essayé beaucoup de tentatives, toutes vaines . Nous sommes en train de nous assassiner et tout le monde s’en moque. Je ne suis même plus en colère, j’ai les yeux grand ouvert, c’est tout. Dépliant un mètre de couturier jusqu’à 90 cm, 90 ans avec beaucoup d’optimisme c’est qu’un homme peut espérer vivre, sur mon mètre je suis plus prêt de la fin que du début. Selon un grand philosophe « Nomade » !!!
Je viendrais en hiver voir ma famille d’adoption, à -25 degrés ça calme pas mal les ardeurs de « cocheurs de pays »
En attendant je prends mon temps à la cabane rouge, très loin d’Oqaatsut et d’Ilulissat, ici c’est le calme, le frais, le silence et surtout pas de lèpre aux alentours aux vibrations négatives…
Takuss…