01/06/2026
La lumière et le deuil.
Il y a des jours où le poids de l’appareil photo pèse une tonne. Pas celui du matériel. Non, il pèse d’autre (s) poids, celui des années, celui des absences, celui d'un vécu dans ce même vent salé face à ce même horizon qui ne rend jamais ce qu’il prend.
Samedi, je suis venu photographier un hommage, celui d'un marin disparu en mer, d'une communauté rassemblée au bord du quai.
J’ai regardé cette famille endeuillée, ces marins, cette foule qui portaient sur les épaules tout le poids de la tristesse.
Quelque chose en moi n’était pas tout à fait alignée. Je ne me sentais pas à ma place. Mon travail, ma mission : témoigner…. Mais mes pieds, mon corps connaissaient cet endroit d’une mémoire plus ancienne.
Il y a 20 ans, presque jour pour jour, je me tenais ici pour cette même raison. Pas d’appareil autour du cou mais les mains dans les poches et la gorge serrée. C’était pour Lomig (Guillaume en français).
Mon ami pêcheur est, également, parti à l’aube, embarquant avec lui un capitaine d’industrie. La mer l’a gardé, sans explication, sans même daigner rendre un signe. Son passager fut retrouvé; lui pas. Le silence de l’océan est une réponse en soi et c’est la plus cruelle de toutes.
Alors, samedi, l’exercice était complexe pour moi. Comment réaliser des images en étant digne, respectueux ? Comment déclencher quand on est mal à l’aise ? Comment garder une pudeur ? Comment photographier le deuil des autres quand on porte le sien en bandoulière ?
On dit que le photographe est un témoin, qu’il doit s’effacer, être invisible, laisser la réalité parler à travers lui. C’est vrai et c’est une discipline à apprivoiser. Maitriser l’émotion, rester stable, chercher la lumière juste, le cadre juste. Appuyer sur le déclencheur au bon moment, celui où la douleur d’un visage dit plus que n’importe quel discours. Mais voilà, samedi, mes mains tremblaient, pas beaucoup, juste assez pour que je le sache et m’oblige.
J’ai donc décidé et annoncé que je ne prendrai aucun cliché de la famille en respect et en raison de cette injustice tranquille répétée que la mer commet depuis des siècles sans jamais se justifier.
La dure loi de la mer arguée par des gens (souvent terriens) avec, parfois, une forme de résignation qui agace ceux qui ont grandi dans les ports.
Comme si nommer la loi suffisait à la rendre acceptable. Comme si les Hommes qui partent savent et que ceux qui restent à quai devraient s’y attendre. Comme si le risque consenti annulait la peine réelle.
Mais les marins que je connais, que j’ai connu, n’ont pas peur de la mer. Ils l’aiment et la redoutent. C’est très différent.
On ne part pas malgré le danger, on part avec lui, on fait confiance, à son bateau, son bras, à l’expérience de ceux qui ont navigué avant soi. Et quand la mer trahit cette confiance, ce n’est pas une loi qui s’applique, c’est une perte brutale, bête, irréparable
Lomig, Erwan ont pris la mer. La mer les a pris.
Kenavo. Kouskit en peoc’h.