27/03/2020
Ode à mes artisans, mes médecins, mon savoir-faire français. (Ou, allons nous vêtir l'âme.)
En ces temps compliqués, et que je ne pensais jamais vivre un jour (je m'imaginais aisément une guerre, mais pas de cette nature …) j'avais envie de vous parler de quelque chose qui me tient à cœur, enfin, de plusieurs choses qui me tiennent à cœur et je sais déjà que je vais me faire à nouveau des ennemis avec mon franc-parler, mais tant p*s, j'assume.
Depuis que nous vivons cette crise sans précédent, cette aventure humaine violente, triste et soudaine, mon "regard sur le monde" s'aiguise, s'affûte mais aussi se clarifie. Je suis attristée, je suis fâchée.
Tout d'abord, je pense au personnel médical, évidemment. Comment ne pas penser à eux ? Comment ne pas les placer en premier dans cette réflexion ? Comment ne pas se remémorer mes nombreux passages aux urgences (oui, on se blesse beaucoup chez nous et on attrape un peu tout ce qui passe …) comme la dernière fois il y a quinze jours, juste avant le confinement. J'y suis allée avec une de mes filles et nous avons attendu plusieurs heures. Alors évidemment, ma fille (son deuxième prénom est patience) trépignait. Elle saignait du nez comme une fontaine, et remplissait des dizaines et des dizaines de mouchoirs. Malgré tout, à chaque fois qu'elle râlait, je lui rappelais à quel point nous avions la chance de pouvoir être soignés, en France. Je lui rappelais à quel point il était difficile dans certains pays d'avoir accès à ces soins de base. Oui, je lui disais vraiment ça, en même temps que je changeais son mouchoir et je lui disais d'attendre son tour, tout simplement. Et pendant que nous attendions, j'ai assisté à
- une femme tapant le soignant pour absolument signer une décharge de sortie alors qu'une crise cardiaque était suspectée
- une autre femme crachant partout parce que c'était trop long
- un homme et TROIS accompagnants hurlant tout ce qu'il pouvait qu'il fallait absolument qu'on le voit, qu'il était malade d'un rhume depuis une semaine (on était vendredi soir) et qu'il ne voulait pas passer le week-end malade, et, par dessus tout ça
- une femme et son tout petit enfant attrapant un médecin lui disant qu'elle allait porter plainte si elle restait une minute de plus.
Dans le même temps, un hélico est arrivé pour emmener un bébé je suppose prématuré et le SMUR est parti sirènes hurlantes. Ma fille a été vue par un infirmier adorable, puis par un médecin adorable qui ont, le temps de l'examen, fait totalement abstraction de l'horreur ambiante, pour lui donner à elle un mot doux, une écoute attentive, un sourire et un soin adapté. Le même médecin a pris le temps d'appeler le spécialiste de garde, qui, malgré ses trois jeunes enfants, a pris le temps de la recevoir le dimanche matin pour solutionner son problème. Voilà. Alors vous avez d'un côté ceux qui crachent sur la médecine, et de l'autre, ceux qui comme moi voient la profonde violence de cette profession, exposée au mépris de certains. Vous là, qui avez littéralement craché sur ce soignant il y a quinze jours, allez-vous lui cracher à la figure quand il viendra pour vous examiner vous ou votre maman demain, quand vous suspecterez qu'elle a ce fichu virus ? Vous là, qui avez empoigné l'infirmier en le traitant d'incapable, allez-vous encore le trouver incapable quand il prendra la décision de vous intuber pour vous soigner, voire pour vous sauver ?
Je pense à vous, soignants, médecins, dames de l'accueil, qui hurlez depuis des mois, des années que ça va mal. Je pense à vous, médecin qui suivez mes enfants, et qui, depuis deux ans, avez un tensiomètre qui fonctionne une fois sur trois, je pense à vous, spécialiste parisien qui suivez ma fille et dont le secrétariat a une imprimante tellement capricieuse qu'on n'est jamais sur de ce qui sort, et je pense à vous qui, malgré tout ça, m'avez appelé pour savoir comment elle allait, à vous qui m'avez appelé pour maintenir ce jour un rendez-vous pour mon aînée parce que malgré la crise, c'était mieux pour elle. Je pense à vous aujourd'hui, qui êtes en première ligne pour soigner tout ceux qui il y a encore ne serait-ce que quinze jours, se plaignaient que ça n'allait pas assez vite. Vous allez malgré tout soigner ce râleur, ce cracheur, sans masque, parce que vous n'en n'avez plus, sans gel, parce que vous n'en n'avez plus, sans blouse, parce que vous n'en n'avez plus, et je vous tire mon chapeau, vraiment. Un jour peut-être certains comprendront que ce n’est pas qu’en ce moment qu’il vous être sympa avec vous ou vous applaudir, mais c’est tout le temps ...
Et puis, ensuite, je pense à vous, mes chers artisans basés en France, mes chers artisans locaux. Je suis artisan, je suis basée à Thonon-les-Bains depuis dix ans. Et depuis toujours, car mes parents étaient artisans aussi, j'affectionne énormément l'artisanat. Au sens large : j'affectionne les fleuristes, les libraires (qui pratiquent les mêmes prix qu'A****n rappelons-le !!!) les boulangers, les pâtissiers, j'affectionne le cordonnier de ma rue, le fromager de la rue piétonne, le marché de Thonon auquel je me rends religieusement depuis que je suis arrivée dans cette ville : Monsieur Beignet, Bibi pâtes, Luc Morel, Madame Crêpes (Marie), bref, j'aime les gens qui travaillent de leurs mains : j'aime ça. J'ai toujours privilégié autant que j'ai pu de, par exemple, acheter en direct aux producteurs, commander mes gâteaux d'anniversaire chez mon pâtissier préféré plutôt que chez quelqu'un qui les vendait au black sur FB, sans payer ses charges, sans les normes d'hygiène et sans être déclaré. J'ai toujours fait travailler le commerce local quand c'était possible, en privilégiant mon fromager de la rue (qui sachons le n'est plus cher bien au contraire que le supermarché local), en choisissant un coiffeur indépendant, en n'achetant pas de bon type box ou consorts, qui mangent 65% du bénéfice du prestataire. Et voilà, aujourd'hui, presque tous ces prestataires voient d'un coup leurs revenus réduits à néant. Imaginez quand ce sont deux personnes d'un même couple qui travaillent en indépendants ? La chute est violente. Et parmi tous ces artisans, ces hommes de "mains" j'ai une pensée particulière pour les maraîchers, les agriculteurs et je vais vous expliquer pourquoi.
Je vois depuis des années la déliquescence du regard porté sur ces hommes. Je vois à quel point ces métiers souffrent, j'entends aux informations les suicides dans ces professions, jour après jour. Je sais ce que certaines personnes pensent de ces métiers. Métiers de terreux, métiers sales, métiers trop difficiles. Métiers tellement dénigrés qu'au lieu de payer à juste prix on importe à tout va des haricots verts de Madagascar et des pommes de terre d'Allemagne alors qu'on sait parfaitement les produire. Mais où va le monde ? Sérieusement ? On fabrique du pain à tire-larigot dans tel ou tel supermarché, qu'on jettera pour moitié à la fin de la journée, alors que des artisans boulangers qui se crèvent le c*l à se lever à a quatre heures du matin fermant boutique parce que le pain du supermarché est moins cher (et bien plus immonde, disons-le !) Et quelle ironie dans tout ça que de voir que tout le monde se réveille d'un coup sur les groupes FB, en demandant "Quel producteur local livre chez moi" ou "Qui est encore ouvert". Et bien vous savez quoi ? Ceux après qui vous courrez aujourd'hui parce que vous êtes dans la galère sont les mêmes qui se tuent au travail depuis des années et qui encore aujourd'hui se démènent pour tenter de survivre, en faisant des livraisons. Mais serez-vous encore là quand le rythme normal de la vie reprendra ? Ou retournerez-vous acheter vos courgettes d'Espagne et vos choux-fleurs du Maroc quand ce sera fini ? Les laisserez-vous à nouveau agoniser ? Allez-vous reprendre le cours de votre vie, en gavant enfants et adultes de Coca-Cola, de produits industriels pré-mâchés et de saloperies en tous genres ? Allez-vous continuer à remplir les cerveaux de vos enfants d'inepties télévisuelles, de moments vides de sens et emplis de stupidités ? Ou peut-être le monde va-t-il se réveiller sur le non-sens absolu et actuel dans lequel nous vivons … Et vous, qui continuez à commander vos gadgets et babioles inutiles qui prendront la poussière, encore sur A****n, avez-vous pensé au livreur ? Avez-vous pensé aux conditions indécentes dans lesquelles travaillent leurs salariés ? Au nom de votre petit plaisir ? Tout cela m'écœure ...
Et puis, ces derniers jours, je vois un élan incroyable de générosité et de bonnes volontés de la part de grandes entreprises françaises (comme LeMahieu par exemple, ou tant d'autres …) qui offrent leurs savoir-faire aux hôpitaux notamment. Je pense aux masques de protection, mais aussi aux flacons pour le gel hydroalcoolique ou encore le gel en lui-même (sans oublier de mentionner également toutes les couturières amateurs ou professionnelles qui se sont proposées dans de nombreux groupes pour réaliser des masques, big-up à elles !) Et bien je trouve que toutes ces grandes entreprises ne sont pas rancunières (et c'est une chance à l'heure actuelle qu'elles ne le soient pas, pour nos soignants !) : pas rancunières des horreurs qu'on leur a infligées économiquement parlant ces dernières années, pas rancunière des nombreuses récessions qu'elles ont du encaisser, à cause des taxes toujours plus importantes, toujours plus élevées. Toutes ces entreprises qui ont fait le pari de produire français envers et contre tout, tous ces humains qui ont fait le pari de garder leur production ici, alors que tout leur disait le contraire : par facilité, par cupidité, par absence de respect pour l'humain. Et non, elles le font, elles essayent. La France a tellement de belles entreprises aux savoir-faire incroyables et pourtant on délocalise, sans peine, sans vergogne. Nous ne sommes plus capables de fabriquer certaines choses en France car les usines sont parties ailleurs, en abandonnant humains et talents. Et d'ailleurs, d'un coup je pense à des fenêtres, fabriquées pour trois fois moins cher en république tchèque, alors qu'on sait les fabriquer en France, mais trois fois plus taxées, évidemment. Et d'ailleurs, ça fait des années que les réseaux de distribution ont tourné le dos aux producteurs locaux, aux usines locales en se tournant vers des produits venus de l'autre bout du monde dans des containers. Maintenant que notre pays va mal, certains se rendent compte qu'on ne peut plus rien fabriquer en France, et on appelle au secours ces industriels qu'on a tant méprisés. Et après toute cette triste aventure, croyez-vous qu'on leur fera confiance à nouveau ? Je salue d'ailleurs au passage toutes ces magnifiques entreprises qui ont privilégie l'humain aux bénéfices, et qui, dès le premier jour ont choisi d'appliquer parfaitement le confinement … (Je pense à Vulli par exemple).
Économiquement, cette période amènera à de nombreuses catastrophes, c'est sur. Et ces catastrophes amèneront à des décisions de vie. Et même sans ces drames économiques, la peur amenée par le moment, mais aussi, ces moments bonus passés avec nos enfants vont forcément générer un tournant.
Ce que je sais, c'est que pour ma part, cet épique moment de ma vie m'amènera à encore plus de changements dans ma vie, et je suis convaincue que ce changement s'amorcera chez de nombreuses personnes, dont la vie était régie par le travail extrême et l'argent. Seulement l'argent. Au détriment de tout le reste. Ces moments "forcés" en famille vont-ils réveiller les consciences sur ce rythme effréné que nous vivons ? Sur cette course à toute allure que beaucoup s'imposent, sans jamais ouvrir les yeux sur le manque de temps, sur le manque d'amour. Peut-être certains se rendront compte qu'il vaut peut-être moins … mais mieux ? Peut-être au bout du compte avions-nous besoin de cette pause dramatique, terrifiante pour respirer et réaliser. Réaliser qu'aimer, c'est bien, réaliser que prendre du temps pour prendre soin des aimés, c'est bien. Réaliser qu'avoir un sens à sa vie … c'est pas si mal, non ?
L'avenir n'est rien d'autre qu'un autre aujourd'hui, à vous de faire en sorte qu'il soit plus beau.
Jennifer.
(En photo, le marteau avec lequel mon père a travaillé plusieurs décennies.)